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Bibliographie

 

 

- [1] RIES J., « Vision chrétienne de l’au-delà » in « Tradition wallonne. Les témoins de l’au-delà. », Edt. Traditions et Parlers populaires Wallonie Bruxelles, Nivelles, 1994, pp. 79-172.

- [2] LEROI-GOURHAN A., « Dictionnaire de la préhistoire. », Edt. P.U.F., Paris, 1988, p. 894.

- [3] LEROI-GOURHAN, « Les religions de la préhistoire. », Edt. P.U.F., Paris, 1964.

- [4] QUECHON G., « Les sépultures des Hommes du Paléolithique supérieur. » in « La préhistoire française. Civilisations paléolithiques et mésolithiques. » (s. dir. DE LUMLEY H.), Edt. Du C.N.R.S., T.I., Paris,, 1979, pp. 728-733.

- [5] TAGER D. K., « Le spiritisme. », Edt. Plon, Paris, 2006.

[6] HOMERE, « L’Odyssée. », VIII-VII siècle av. JC, Edt. Ecole des loisirs, Paris, 1989, p. 72.

- [7] BONNET J., « Des revenants aux revenus. Les représentations culturelles nées de la peur des morts. » in BONNET J. (s.dir.) «  Malmorts, revenants et vampires en Europe. », Coll. Ethnologie d’Europe, Edt. L’Harmattan, Paris, 2004, pp. 181-191.

- [8] LECOUTEUX C., « Fantômes et revenants au Moyen Age. », Edt. Imago, Paris, 1986.

- [9] ROEK A., « Les revenants dans la légende profane flamande et contemporaine. » in  « Tradition Wallonne. TII. », Edt. Revue du conseil supérieur d’ethnologie. Ministère de la Culture. Communauté française de Belgique, n°10, Bruxelles, 1993, pp. 147-161.

- [10] BONNET J., « Des revenants aux revenus. Les représentations culturelles nées de la peur des morts. » in BONNET J. (s.dir.) «  Malmorts, revenants et vampires en Europe. », Coll. Ethnologie d’Europe, Edt. L’Harmattan, Paris, 2004.

- [11] TAGER D. K., « Le spiritisme. », Edt. Plon, Paris, 2006.

- [12] INTROVIGNE M., “ Le spiritisme” in “ Dictionnaire critique de l’ésotérisme. » (s.dir.) SERVIER J., Edt. P.U.F., Paris, 1998.

- [13] GOULD A., « A history of hypnotism.”, Edt. CambridgeUniversity Press, New York, 1992.

- [14] SURDE R., « Los aspectos de la parapsicologia. » in « Encyclopedia de la psicologia. T.VI. », (s.dir.) HUISMAN D., Edt. Plaza & Janes, Barcelona, 1978, pp. 17-29.

- [15] Récit repris par CASTELLAN Y., « Le spiritisme. », Presses Universitaires de France, Paris, 1970, p. 7.

- [16] AUBREE M. & LAPLANTINE F., « La table, le livre et les esprits. », Edt., J. C. Lattès, s.l., 1990, p. 15.

- [17] AUBREE M., “ De l’histoire au mythe. La dynamique des romans spirites au Brésil. » in «  Le défi magique. Esotérisme, occultisme, spiritisme. » (s. dir. LAPLANTINE F.), Edt. Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 1994, pp. 219-230

- [18] CROSS F.L. & LIVINGSTONE E.A., « The Oxford Dictionary of the Christian Church.”, Edt. LondonUniversity Press, New YorkToronto, 1974, p. 1302

- [19] HUTIN S., « Le spiritisme et la société théosophique » in PUECH H. C. (s. dir.) « Histoire des religions. » T. II, Edt. Gallimard, Paris, 1972, pp. 1363-1381.

- [20] CASTELLAN Y., « Le spiritisme. », Edt. P.U.F., Paris, 1970.

- [21] BASTIDE R., « Le spiritisme au Brésil » in « Archive de sociologie des religions. », Edt. Groupe de sociologie des religions, n°24, juil-déc., Paris, 1967

- [22] AUBREE M. & LAPLANTINE F., « La table, le livre et les Esprits. », Edt. JC. Lattès, s.l., 1990.

- [23] HARWOOD A., « Spiritist as needed. A Study of a Puerto Rican community mental health resource.”, Edt. Wiley-interscience publication, New York, 1977.

- [24] ARGYRIADIS K., « Des noirs soriciers aux balabaos. Analyse du paradoxe du rapport à l’Afrique à la Havane. » in « Cahier d’études africaines », 160, etudesafricaines.revues.org, mai 2005.

- [25] Journal de terrain I, Entretien individuel avec le Président de la Fédération, 16/08/2005, p. 27 ; voir aussi www.users.skynet.be/usb/historique

- [26] Liste reprise sur le site internet www.spiritist.org en 2008.

- [27] CASTEL B., « Fantômes et maisons hantées » in « Historia. » Edt. Librairie Jules Tallandier, n°364 bis, Paris, pp. 13-15.

- [28] LEESTMANS C., « Un revenant très ordinaire en Haute Ardenne en 1759 » in « Tradition Wallonne. TI. », Edt. Revue du conseil supérieur d’ethnologie. Ministère de la Culture. Communauté française de Belgique, n°10, Bruxelles, 1993, pp. 173-186.

- [29] DE LA VAISSIERE V., « La Dame Blanche dans tous ses états », pp. 129-154 &  COUSSEE B., « Des fantômes flamands », pp. 199-208 in BERTIN G. &  SERGENT B. (s. dir.) « Fantômes et apparitions. Mythologie et représentations », Edt Corlet, Condé-sur-Noireau, 2003.

- [30] CALMET A., « Dissertation sur les vampires » (1751), Edt. Million, Grenoble, 1998.

- [31] BONNET J. (s.dir.) «  Malmorts, revenants et vampires en Europe. », Coll. Ethnologie d’Europe, Edt. L’Harmattan, Paris, 2004.

- [32] Journal d’enquête I, notes de conférence « Les preuves scientifiques de la survivance de l’âme » par le Président de la Fédération Spirite, p. 8.

- [33] Cfr. BERGE C., « La voix des esprit. Une ethnologie du spiritisme. », Edt. Metailié, Paris, 1990.

[34] JANET P., « L’automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. », 1889, Edt. Société Pierre Janet & Laboratoire de psychologie pathologique de la Sorbonne, Paris, 1973.

- [35] FREUD S. & BREUER J., « Etudes sur l’hystérie. », Edt. Presses Universitaires de France, Paris, 1956.

- [36] HALL S., « A medium in the Bud » in  « American Journal of Psychology.”, Edt. Worcester, Mars 1918 , 29, Albany, New York, 1966.

- [37] SPANOS N. P., « Faux souvenirs et désordre de la personnalité multiple. Une perspective sociocognitive. », Edt. De Boek Université, Bruxelles, 1998.

- [38] TAGER T., « Le spiritisme. », Edt. Plon, Paris, 2006.

 

David Prado - Août 2008 - Cet article est à l'origine d'adjonctions encyclopédiques sur "Wikipedia".

 

 

 

 

Brève esquisse ethno-historique

de l'émergence des croyances

en "l'après-vie"

 

 

 

Nous allons traiter dans ce court article, de la diffusion du spiritisme en tant que doctrine et pratique en Europe Occidentale, depuis le siècle dernier. Il s'agira d'une lecture historique qui esquissera également quelques généralités relatives aux "systèmes de croyances aux esprits". Notre approche sera pluridisciplinaire compte tenu qu’une dimension essentielle de l’anthropologie se définit par l'entrelacement de perspectives scientifiques hétéroclites. Nous ne feront qu’un survol très bref de références aux recherches folkloristes. Une étude ethno-historique comparée nécessiterait plus d’un article. 

 

 

 

Généralités

 

 

Du Paléolithique à l'Antiquité

 

Un axiome anthropologique formule que l’homme s’est interrogé sur "l’après vie", développant l’idée d'un "au-delà", dès le moment où il a prit conscience de sa finitude. Ce moment aurait érigé la mort comme "énigme existentielle" avec pour corollaire "la peur de la mort et des morts". Pour RIES J.[1], Les premières traces archéologiques de cette croyance seraient observables à l’époque des "hommes de Qafseh", il y a de cela approximativement cent millénaires (le Mont Qafseh à Nazareth en Galilée hébergeait une grotte dont les fouilles de N. Neuville et M. Stekelis permirent de découvrir des squelettes en 1934). Des indices de telles croyances étaient également relevées chez l'homo neanderthalensis il y a quatre-vingts millénaires. Ces signes sont la présence de sépultures et, sur les lieux de sépultures, de corps en position de repos ou fœtales, la présence d’objets de parures, d’ocre rouge symbolisant le sang, d’ornementations du crâne etc. Soit, un ensemble de vestiges comportementaux laissant penser qu’ils sont porteurs d’une valeur symbolique et par conséquent, l'indice d'un système de représentations portant sur le devenir existentiel de l'homme dans "l'après-vie".

 

LEROI-GOURHAN s’est attaché à étudier les manifestations de préoccupations dépassant l’ordre matériel chez l'homme à l'ère paléolithique. Selon lui, les indications les moins ambiguës permettant de déduire une attitude spécifique vis-à-vis de la mort, sans pour autant reconstituer un système de pensée, apparaîtrait dès le paléolithique moyen (entre 200000 ans et 35000 ans). En effet, de nombreuses fouilles révèlent les indices de pratiques funéraires avec l’inhumations d’offrandes funéraires[2] et la constatation de traitements du corps pour la mise en terre. Cependant, pour l’auteur, voir dans les pratiques funéraires l'expression de croyances religieuses est surtout le fait de l’interprétation d’un auteur car aucune recherche comparative ne permet de justifier un tel rapprochement.

 

« L’homme de Néanderthal, vers la vin de sa course, a laissé les témoins de l’enfouissement de ses morts, un crâne ou deux déposés dans des grottes, un peu d’ocre, quelques fossiles, des tas de sphéroïdes, quelque cupules gravées sur des blocs de pierre. C’est insuffisant pour admettre que derrière les orbites proéminentes des Paléanthropiens quelque chose se passait déjà qui allait prendre beaucoup d’importance par la suite ; c’est très insuffisant même pour faire l’esquisse d’un comportement religieux… La religiosité n’est pas faite que de religion, mais elle entraîne d’un bloc tout un cortège de faits physiologiques et psychologiques qui créent un champ émotionnel dans lequel l’explication rationnelle n’a pas la première place. »[3]

 

TAGER T.[38] évoque une recherche menée en 1973 par des chercheurs canadiens, dont Brian JOSEPHSON, prix Nobel de physique, à Toronto sous la direction de l’Institut de Recherches en parapsychologie.  Les chercheurs inventèrent un personnage de toutes pièces (avec un nom et une histoire) puis le convoquèrent à l’aide de « communications spirites ». Un soir de 1974, ce personnage inventé se manifesta par des coups vigoureux sur la table. Pendant plusieurs mois, cet "esprit" confirme point par point les éléments de sa vie telle qu’elle fut inventée par les chercheurs. Cette petite expérimentation démontrerait que la psychologie de chacun des participants, qui connaissaient le caractère fictif de « l’esprit » convoqué, aurait influé sur le contenu de cette communication. 

 

 

Conclusion

 

Les recherches paléoanthropologiques postulent avec un fort degré de probabilité l'existence de "croyances en l'après-vie" chez l'homo sapiens, depuis des millénaires. Ceci, bien qu'il soit difficile d'en prouver sans équivoque le bien-fondé. Il faudra attendre les premières traces écrites pour pouvoir reconstituer de véritables "systèmes de croyance" dans les civilisations antiques.

 

Bien que le spiritisme émerge au XIXème siècle, notre propos était de retracer, par des références fort générales, une certaine continuité historique à cet "au-delà" du spiritisme. Le spiritisme prend appui sur différents éléments culturels et sociologiques, avec lesquels il va composer pour produire un essor fulgurant :

 

1) Une tradition catholique ou plus généralement chrétienne.

2) Une tradition moderne s’appuyant sur des valeurs humanistes et scientistes. 

3) Une tradition culturelle populaire relative aux croyances générales aux « esprits »,  fortement influencées par les conceptions catholiques ou le folklore local.

4) Un contexte socio-culturel en pleine mutation avec l’essor de l’industrialisation: la production des moyens de communications (déplacements, migrations, connaissances de peuples et mondes nouveaux etc.), des innovations techno-scientifiques, d’urbanisation, la misère sociale etc.

 

Le contexte culturel propre au 19ème siècle va permettre la propulsion du "spiritualisme moderne", puis du "spiritisme" comme "système de croyances" et "mouvement social". Le spiritisme donne un sens à un monde façonné de mutations profondes. Il apporte une réponse « spiritualiste » à un monde matérialiste. Cette réponse « spiritualiste » diffuse des valeurs modernes, humanistes et chrétiennes.

 

L'imaginaire scientifique et technique pénètre les représentations et les pratiques spirites. Le spiritisme n'est pas conçu comme "une religion" mais il est plutôt qualifié par des notions détachées de connotations « religieuses », des notions telles que « spiritualité », « philosophie », « doctrine » etc.  Le spiritisme se dit être une doctrine ou une philosophie construite "rationnellement" et par l'expérience. Il apporte une réinterprétation spirituelle du monde moderne et du christianisme.

 

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Sigmund Freud

1856-1939

Médecin neurologue Autrichien

Père fondateur de la Psychanalyse

Pierre Janet  (1859-1947)

Psychologue et neurologue français

Il a proposé une théorie de l'inconscient, bien avant Freud

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Après examen de l’affaire, des biographies des acteurs et du contexte socioculturel de la région à l’époque, l’auteur souligne que la région où se produisit l’affaire avait été la scène d'une chasse aux sorcières le siècle précédent. Malgré les efforts des autorités ecclésiastiques pour ramener « à la raison » des paysans qualifiés de "superstitieux", ces croyances populaires restèrent fort bien ancrées.

 

Par ailleurs, bien que cette affaire de "revenant" n’ait pas abouti, l'auteur émet l’hypothèse que des tensions villageoises avaient pu contribuer à donner à cette affaire un caractère passionnel. En effet, le spectre a été vu des terres qui furent l'objet d'un vol selon les dires des Goffins. Cette apparition spectrale prend dès lors des allures «d'errance repentante»,  le défunt ayant été accusé de vol de sartages de son vivant. Ce type de récits d’apparitions ou de hantises de demeures sont très fréquents à cette époque.

 

En effet, en Flandre comme en France, nous trouvons de nombreux récits de « dames blanches ». Il s'agit d'apparitions soudaines de personnages sur le bord des routes, pris par des voyageurs qui s’entendent annoncer, de la part de ce mystérieux personnage, la prudence ou le malheur. Ils disparaissent ensuite subitement sans laisser de traces[29]. Ces récits se retrouvent à toutes les époques et restent encore contemporains.

 

De plus, il suffit de lire les récits d’Augustin CALMET pour se rendre compte de l’étendue de telles croyances dans l'Europe du 18ème siècle. Cet auteur entend traiter « la matière des revenants ou des vampires de Hongrie, de Moravie, de Silésie et de Pologne » [30]. Encore actuellement, l’ethnographie européaniste abonde en exemples de communications avec les morts[31].

 

 

Le spiritisme face aux sciences

 

Ces quelques références anecdotiques au contexte culturel de l'époque nous permettent d'entrevoir partiellement et brièvement d'où surgit le "spiritisme". Avec l'essor du spiritisme, une autre composante viendra alimenter son système de pensée et de pratiques. Il s'agit des "sciences". A l'époque, le monde scientifique fut fortement "fasciné" pour les "tables tournantes", les "oui-ja", "l’écriture automatique" etc. Pour les uns il s’agissait d’en prouver la supercherie, pour d’autre de prouver la véracité de tels phénomènes extraordinaires. Certains, détracteurs du début furent convaincus  du bien-fondé des "phénomènes spirites" par la suite. Encore récemment, un conférencier spirite nous rappelait à quel point l’intérêt "des sciences" pour le spiritisme suffisait à donner crédit à celui-ci.

 

« De nombreux scientifiques de renom et personnes de grandes notoriétés ont étudié les phénomènes lors de leurs apparitions vers 1850. Parmi eux, certains n’avaient qu’un seul but, démasquer la supercherie. Après vérification, ils les ont reconnus vrais et l’ont dit haut et clair au risque de perdre leur crédibilité… Encore dernièrement, j’ai reçu un appel téléphonique d’une personne de la région de Mons qui voulait absolument de l’aide. Elle m’a expliqué qu’elle était matérialiste à 300%. Que si je lui avais parlé  de ces phénomènes avant, elle m’aurait jeté dehors a grand coup de pied ! Maintenant, victime elle-même e phénomènes perturbants, qui vont même jusqu’à créer des problèmes d santé chez son épouse, elle a compris que tout cela était bien réalité…

 

D’autres hommes de science ont également étudié cette phénoménologie… en 1853, Robert Hare, professeur de chimie de l’Université de Pennsylvanie… La Société Dialectique de Londres a nommé en 1868 une commission pour faire la vérité sur les phénomènes spirites. Dix-huit mois plus tard, cette commission a reconnu leur authenticité… Alfred Russel Wallace, collaborateur de Charles Darwin (1874)… William Crookes, prix Nobel de physique… entre 1870 et 1876… En 1877, Zöllner, professeur de physique et d’astronomie à l’Université de Leipzig, aux côtés de William Edward Weber, professeur de physique, de Scheibner, professeur de mathématiques et de Gustave Theodore Fechner, professeur de physique et philosophie naturaliste… la Société de Recherches Psychiques de Cambridge… le docteur Paul Gibier… le docteur Gustave Geley (1864-1924), professeur à la Faculté de Médecine à Lyon… Charles Richet, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, prix Nobel de physiologie… Cesare Lombroso, anthropologue professeur à la Faculté de Médecine de Turin, Alexander Aksalof, savant russe conseiller du tsar, Carl du Prel, philosophe à Munich… Oliver Lodge, physicien anglais et Frédéric Myers, psychologue… Camille Flammarion, astronome français et le Colonel Albert de Rochas, diplômé administrateur de l’école Polytechnique… Gabriel Delanne, ingénieur admis à l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures… Ernesto Bozzano, ethnologue, Sir Arthur Conan Doyle, créateur de Scherlock Holmes… Tous ces chercheurs éminents sur la phénoménologie spirite auraient-ils été bernés ? C’est plus facile à dire qu’à démontrer… »[32]

 

Retracer les détails de certaines expérimentations scientifiques[33] qui prétendent démontrer l’existence de « mouvements physiques d’objets sans intervention d’une force humaine" serait hors de propos dans ce court article. Néanmoins, pour les spirites, de telles expérimentations suffiraient à cautionner la véracité de l’existence « d’esprits » ou, du moins, de « forces psychiques » encore inconnues.

 

Il est également avéré que de nombreuses supercheries eurent lieu. Celles-ci, selon les spirites, auraient fortement contribué à discréditer le spiritisme. De ce fait, les rapports entre "acteurs scientifiques" et le spiritisme sont ambigus. Le monde scientifique ne peut se présenter, face au spiritisme factuel, que par un biais « explicatif », pour valider ou invalider la réalité spirite. Tantôt, elle laisse les spéculations proliférer, le spiritisme composant alors avec les explications scientifiques pour mieux faire asseoir sa pertinence.

 

Par exemple, un argumentaire développe que "l’énergie" déployée par le médium lors de séances spirites pourrait être "électrique ou magnétique". Peut-être, dans une autre perspective, y aurait-il "un champ d’énergie" autour de nous pouvant être mobilisé par le médium via des capacités cérébrales inconscientes et encore inconnues? Dés lors, si tel est bien le cas, il s’agirait de bien distinguer ce qui relèverait, dans les phénomènes spirites, de l’expression d’un inconscient psychologique (troubles proprement mentaux) ou de l’influence d’un esprit. La première explication n’invalidant pas forcément la deuxième et inversement pour les spirites. Les discours spirites s'articulent à différents cadres de références explicatifs et simplistes  (psychologie, parapsychologie, physique etc.) pour faire ressortir leur pertinence.

 

 

Au 19ème siècle, à partir de l'émergence du spiritualisme américain (à distinguer du spiritisme, doctrine et pratique venant de France), un nouveau "style" photographique se développe. Le photographe fait apparaître, par superposition de clichés, des "esprits".

CASTEL[27] relate quelques cas de plaintes de locataires ou d’acheteurs qui affirmaient que leur demeure était "hantée", durant l’Ancien Régime.

           

« A Bordeaux, par exemple, des magistrats accordaient la résiliation d’un contrat si preuve était faite qu’un hôte indésirable troublait la quiétude des locataires. A Tours, un certain Pierre Picquet avait loué une maison hantée à un locataire nommé Gilles Bolacre. La famille de celui-ci ne put supporter longtemps les cris lugubres et les sinistres facéties d’un fantôme. Gilles Bolacre s’adressa aux tribunaux. Les juges lui donnèrent raison et firent annuler le bail. Cela ne fut pas du goût de Pierre Picquet. Il se pourvut en cassation à la Cour du parlement de Paris. Son avocat proposa que la maison fût exorcisée. Tout le monde fut d’accord, mais qui paierait l’exorciste ? Le demandeur ou le défendeur ? Plus personne ne fut d’accord. En fin de compte, la cour trancha le débat en maintenant le bail. 

 

D’une façon générale, la jurisprudence se prononçait en faveur du défendeur dans la mesure où il était rarement possible au demandeur d’apporter la preuve de ses allégations. Cette attitudes est approuvée en 1593, non sans nuances à propos d’un jugement ayant maintenu le bail, par Charondas, avocat et lieutenant-général du baillage de Clermont-en-Beauvoisis : « Ce en quoi la Cour a employé beaucoup de prudence, n’ayant pas voulu trancher la question des esprits, jugeant qu’elle appartenait à la religion… ne rencontrant pas dans le droit romain ou français que la crainte de l’apporition d’esprit fût une cause suffisante pour la résiliation du bail d’une maison. C’est ainsi qu’il a été répondu et jugé. »

 

En Belgique, une affaire de revenant en Haute Ardenne (Lierneux) fut traitée au tribunal en 1759. Dans une étude monographique, LEESTMANS C.[28] relate les faits relatifs à l’apparition d’une "boule de feu" dans les alentours du village de Hierlot. Le famille Goffin-Denys clamaient que cette "boule de feu" était l’âme d’un dénommé Dieudonné Haquinet, mort en 1758. La sœur du fantôme intenta alors un procès aux Goffins Denys compte tenu du caractère indisposant de l’affaire. Quatre témoins affirmèrent néanmoins avoir assisté à cette manifestation surnaturelle et six autres, témoins indirects rapportant les dires des premiers, affirmèrent que le spectre portait de courts bas blancs, qu’il était tout en feu et que son passage brûlait le gazon.

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La ligne historique que nous venons de tracer est constituée de repères qui aident à visualiser de manière incomplète l’ampleur de la diffusion du spiritisme kardéciste.

 

Le contexte socio-culturel dans lequel émerge le "spiritisme" est marqué par une forte période d’industrialisation produisant de nombreuses mutations sociales. Ces mutations se traduisent par des délocalisations de populations des zones rurales vers des zones urbaines, en vue de répondre aux demandes de main d’œuvre. Les conditions de vie difficiles des populations ouvrières, ainsi que la misère émergente constituent un terroir favorable à la diffusion du spiritisme en tant que doctrine et initiative "d’aide sociale". La doctrine spirite offre dans ses énoncés un espoir susceptible de soulager l’ouvrier de son écrasement par la machine industrielle.

 

Par ailleurs, le procès de l’industrialisation qui s’accélère s’accompagne également de grandes découvertes scientifiques. Les développements des moyens de communication et de transport sont concordantes avec d'importants mouvements migratoires. Le corps social tendrait à prendre la forme, dans l'imaginaire culturel, d'un "tout mécanique, d’un univers dont les parties sont irriguées d'un flux. Nous retrouvons étrangement l’image des conceptions "cosmiques" mesmeriennes. Il s'agit également d'un ordre cosmique de plus en plus soumis aux lois scientifiques. Cet homme conçu de manière "mécaniciste", devient un rouage dans cette machine sociétale. Au matérialisme qui découle d’un tel univers, le spiritisme offre une conception "philosophico-spirituelle" du monde et de la vie qui allie christianisme et positivisme (ces connaissances spirituelles sont découvertes par l’expérimentation, l’observation rigoureuse et une méthode rationnelle).

 

Dans ce contexte de bouillonnement culturel, le spiritisme bouscule, interroge et fascine tant les milieux scientifiques qu'ecclésiastiques. De ces débats houleux à propos du spiritisme, naîtra la "parapsychologie". Tous deux postulent l’existence de potentialités humaines inconnues et à explorer. Le spiritisme vient repeupler d’esprits un univers de vie de plus en plus formaté par des exigences matérielles de production/consommation et par des conceptions scientistes du monde, qui se positionnent de manière opposées aux schémas exégétiques chrétiens. 

 

Le "spiritisme" se distingue de la "parapsychologie", en ce qu'il considère le "médium" comme une personne sensible et ayant des aptitudes psychologiques inconnues lui permettant d'être le lien entre "l'ici-bas" et "l'au-delà". La parapsychologie partage cette même conception du médium bien qu'elle tend à ne pas prendre en compte l'existence des "esprits", de "l'au-delà" et de la "réincarnation". Pour la parapsychologie, le "médium" est inconsciemment responsable des déplacements d'objets et des bruits étranges (psychocinèse). Les "esprits" qu'il perçoit ne seraient qu'un résidu mnésique d'événements passés attachés à la matière (maison, objets...) que le médium est capable de percevoir (perception extra-sensorielle). Cette distinction est poreuse car chacun des deux systèmes de pensée est susceptible d'emprunter à l'autre certains éléments. 

 

Pour en revenir au spiritisme, retenons les éléments suivants. Tout d'abord, il permet l’invention d’une "communication" possible entre le monde des vivants et le monde des morts. Retenons que le contexte "socio-économico-culturel" dans lequel émerge le spiritisme est marqué par les découvertes et les développements des moyens de communications (télégraphe, téléphone, voies ferroviaires, motorisation des véhicules, aviation...). La représentation du monde est celle d'un espace "inter-relié" et industrialisé. Les tables tournantes apparaissent comme un "outil technique", tout comme le "médium" en transe un automate. Métaphoriquement, "la machine acquiert une âme".

 

Ces méthodes de communication sont accessibles à tous et non plus à des « spécialistes ». Tout « profane » devient ainsi médium potentiel. Il y a un processus de "démocratisation" de la fonction de "médium", alors que pour les institutions religieuses "classiques", le prêtre occupe le statut et le rôle social d'intermédiaire entre le "sacré/profane" et le "divin/commun". De plus, par le biais de ces "communications", l’homme acquiert une « connaissance » précise sur des phénomènes qui dépassent l’entendement. Le "médium" devient source de savoir, à l'image des scientifiques qui découvrent les secrets de la physique.

 

Enfin, un mouvement "d’aide sociale" émerge et s'articule à partir de valeurs prétendument "scientifiques" et chrétiennes. Le spiritisme se veut un rempart contre l'obscurantisme des dogmes religieux de par la rationalité de son argumentaire. Ces connaissances prennent la forme d’une philosophie sociale développant un système éthique et des recommandations pratiques « d’être au monde ».

 

 

Un riche héritage folklorique

 

Comme nous l'avons évoqué, le spiritisme s’appuie sur une tradition de croyances culturellement présentes avant son émergence. Des récits de « hantises » ou de manifestations d’esprits abondent dans les études folkloristes. Évoquons succinctement quelques exemples.

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Le Livre des Esprits contient une introduction à la doctrine spirite, ainsi que plus d'un millier de questions faites "aux esprits" et leur réponse. Allan Kardec a mis en forme l'ouvrage.

1847: Phénomènes de hantise à Hydesville chez les Fox.

 

1852: Premier Congrès spiritualiste à Cleveland. Première mission de médiums américains en Angleterre produisant le même succès retentissant.

 

1853: Mission américaine en Allemagne dont l’impulsion créa un courant jusqu’en France. Arrivée du spiritisme au Brésil (sous la forme des « tables parlantes ») continuation de son expansion au Canada, au Mexique et en Europe[21].

 

1854: L’Académie des Sciences prend parti contre les phénomènes avec la direction de CHEVREUL et FARADAY.

 

1854-1855 [22]: Le lyonnais Léon Rivail alias Allan KARDEC entend parler pour la première fois que des tables peuvent être « magnétisées » et ainsi les amener à donner des réponses intelligentes. Peu attiré par l’irrationnel et extrêmement sceptique, il organise des séances hebdomadaires. RIVAIL s’aperçoit que les carnets de recueil des messages des "esprits" contiennent un corpus de connaissances. Méthodiquement, un questionnaire structuré est établi en vue de le soumettre aux esprits chaque semaine.

 

1856: RIVAIL s’exerce à des communications spirites avec la participation de collaborateurs dont certains sont éminents (TIEDEMAN, professeur de zoologie et d’anatomie ; TAILLANDIER R., membre de l’Académie des Science ; SARDOU V., dramaturge, FLAMMARION C., astronome…). Un soir, un esprit nommé Zéphir déclare à RIVAIL qu’il était, dans une vie passée, un druide gaulois nommé Allan Kardec. A partir de cet événement, il en acquiert la conviction. Son pseudonyme devient "Allan Kardec".

 

1857: Parution du « Livre des Esprits » sous le nom d’auteur "Allan KARDEC". Ce livre reprend les réponses relatives aux questions posées aux esprits. Le « spiritualisme moderne » devient alors « spiritisme », doctrine philosophique à prétention « scientifique » véhiculant des valeurs chrétiennes. Le livre devient un Best Seller, il est réédité une quinzaine de fois du vivant de l’auteur.

 

1858: Edition du premier numéro de la « Revue spirite » sous le titre « Journal d’Etudes psychologiques ». Le succès du « Livre des esprits » ayant suscité un intérêt tel que des récits de "phénomènes spirites" parviennent à RIVAIL de tous les coins de la France et de tous les continents.

 

1869: En Angleterre, la Société dialectique de Londres nomme une commission  pour anéantir le spiritisme. Cependant, nombre de scientifiques rallia les partisans des phénomènes « parapsychiques » et « spirites ».

 

Années 187O [23]: introduction du spiritisme à Puerto Rico en passant par Cuba et Hispaniola. La « santeria » et la « mesa blanca » constituent des systèmes de croyances aux « esprits », variantes du spiritisme kardéciste. La « santeria » aurait plus spécifiquement des origines africaines[24].

 

1873: Création du « Groupe Confucius » ou Société des Etudes Spiritiques à Rio au Brésil. La constitution d’autres groupes spirites suivent dès lors.

 

1878: Création de la Revue Belge du Spiritisme par le Dr. Dupuis. Un seul numéro fut publié.

 

1886: Publication au Brésil du « Livre des esprits » traduit en portugais par Teles de MENEZES qui lutte contre les institutions catholiques pour faire valoir les idées du spiritisme.

 

1894: Création de la Revue Spirite Belge par l’Union Spirite Belge, encore publiée aujourd’hui.

 

1909: Institutionnalisation de la Fédération Spirite Belge[25] regroupant plusieurs groupuscules spirites éparpillés en Belgique depuis, au moins, plus d’une trentaine d’années.

 

1992: Création du "Conseil Spirite International" visant à unifier tous les mouvements spirites à échelle mondiale et à promouvoir la doctrine sous ses trois aspects « scientifique, philosophique et religieux ».

 

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Hippolyte-Léon-Denizard Rivail (1804-1869)

ou Allan Kardec, pédagogue français

et fondateur du spiritisme

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Pour en revenir au récit des soeurs Fox, le hasard des interactions entre les jeunes filles de la famille Fox et les manifestations de l’esprit (bruits, coups sur les murs et les meubles etc.) avait permis d’établir un code permettant une communication structurée, intelligente et médian une méthode accessible à tout un chacun: l’esprit frappe un nombre de coups équivalent à une lettre donnée de l’alphabet. 

 

Ces pratiques vont, comme nous l'avons déjà évoqué, connaître un succès et une diffusion extrêmement rapide sous le nom de « spiritualisme moderne ». Cette diffusion s’est faite d’abord auprès des proches de la famille Fox, ensuite dans leur région. De nouveaux cercles sociaux se sont alors formés en vue d’expérimenter de telles communications. Avec le succès de ce courant grandissant, les sœurs Fox entreprirent alors une carrière de médium. La famille Fox s’installa à New York en vue de faire fortune et les exhibitions publiques se multiplièrent.

 

Les étapes suivantes de la diffusion de ce système de pratiques prennent une échelle mondiale, pour donner enfin l'impulsion au "spiritisme kardéciste" proprement dit [20]. Voici une ligne temporelle assez simpliste explicitant notre propos:

Les sœurs Fox.

De gauche à droite nous trouvons

Margaret, Kate et Leah.

Ces événements témoignèrent, à la fois d’un cas de « demeure hantée », de l’invention d’un langage permettant de communiquer directement avec un « revenant » et d’un « savoir » communiqué par ce biais. Un alphabet codé avait donc été trouvé pour traduire sans ambiguïté un message provenant de "l’au-delà". L’esprit déclara s’appeler George Ryan, colporteur de profession, et dit avoir été assassiné dans cette maison. L’histoire raconte que sont squelette fut effectivement retrouvé dans la cave[16]

 

Selon le « Oxford Dictionary of the Cristian Church », le spiritisme est équivalent à la notion de « spiritualisme » là où AUBRE M. distingue bien le « modern spiritualism » américain, marqué par des décennies de pratiques autour du magnétisme mesmérien et de l’hypnose[17], du « spiritisme » strictement français, codifié sous forme de doctrines et de savoirs pratiques concernant divers expériences de "hantise". Le dictionnaire d’Oxford définit le spiritisme comme suit :

 

« A system of (often superstitious) beliefs and practices the purpose of which is to establish communication with the spirits of the dead. Necromancy is an element common to most primitive and many higher religions (…).”[18]

 

Le spiritisme donc serait assimilable aux pratiques de nécromancies. A cela, HUTIN S.[19], apportent quelques nuances. S’il est vrai que la nécromancie antique visait à invoquer les âmes défuntes à des fins divinatoires la plupart du temps, le "spiritisme", bien qu’il soit étroitement lié à des pratiques de « voyance » actuellement, vise comme finalité le contact avec les défunts en soi, pour des raisons très diverses (expérimentations pour prouver la survivance de l’âme, recherche de connaissances, réconforts etc.). La distinction entre les termes de "nécromancie", "de "spiritualisme" et de "spiritisme" semble donc bien pertinente.

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SUDRE R.[14] nous raconte que le Marquis de Puységur, au 18ème siècle, élève de Mersmer, s’exerçait à « magnétiser » les paysans sur ses terres. Il avait observé que l’un de ses sujets était entré dans un sommeil étrange durant lequel il conversait, il décrivait sa maladie et les remèdes qui pouvaient le guérir. D’autres sujets prétendaient lire les pensées du magnétiseur et prédire l’avenir. L’exercice du « magnétisme animal » ouvra dès lors la voie vers le « somnambulisme expérimental », première ébauche de l’hypnose. En effet, à partir de là se développèrent de nombreux cercles de magnétiseurs, ainsi que des expériences dans les milieux universitaires. Braid, un médecin anglais du 19ème siècle, attribua le « sommeil » produit par les précédentes expériences à un « état nerveux » qui serait commun au « magnétisme » (force inconnue qui influe sur les personnes), « au somnambulisme » (état de "sommeil" observé chez les individus) et « à la suggestibilité » (sensibilité au discours de "magnétiseur").

 

Par la suite, comme nous le verrons plus bas, c’est avec Charcot que le « braidisme » est réétudié sous le nom "d’hypnose". Celle-ci est d'abord considérée comme un état définissable physiologiquement. C’est avec Pierre JANET que l’hypnose cesse d’être un état physiologique, elle est alors comprise comme un état psychologique. En effet, la conscience peut, sous l’effet d’une suggestion, être dissociée. Certaines parties deviennent alors inconscientes et s'exprimer comme des automatismes. Ces théories préfigurent une conception de la psyché en termes « d’états de conscience modifiés ».

 

Si nous évoquons le développement du « magnétisme », c’est que le spiritisme, tout comme la parapsychologie naissante, entretiendra d’étroites relations avec l’histoire « du fluide universel ». En effet, devant s’intercaler entre la science et le christianisme, le spiritisme dans sa forme kardéciste développe la représentation d’un cosmos dans lequel circule un «fluide» que les médiums expérimentent physiquement. « Fluide magnétique », « fluide médiumnique », « fluide énergétique » seront des notions explicatives de bien des apparitions "d’esprits" dans les discours des spirites. Encore actuellement les « magnétiseurs » se basent sur un système conceptuel similaire pour donner sens à leurs pratiques. Par ailleurs, avec l’apparition du "mersmerisme", les "sujets" plongés dans un sommeil hypnotique adoptèrent des comportements et des discours similaires à ceux que l'on observera chez les "médiums" spirites du 19ème siècle 

 

 

Emergence et diffusion

du spiritisme kardéciste à partir du 19ème siècle

 

Abordons plus spécifiquement le développement du "spiritualisme américain" et du "spiritisme" européen. Les interlocuteurs se qualifiant de « spirites » que nous avons rencontrés au cours de notre enquête de terrain (cfr. 2006-2008 - monographie ethnographique - UCL) situent les débuts du spiritisme aux Etats-Unis. Plus spécifiquement, l'histoire débute par le récit de deux sœurs, Katie et Margaret Fox.  L’histoire de la famille Fox prend souvent des allures de « récit originaire » dans l'apparition du spiritisme.

 

Selon AUBREE et LAPLANTINE, tout commença dans une ferme d’Hydesville dans l’état de New York en 1847. La famille Fox, composée du père, de la mère et de leurs deux jeunes filles de quinze et douze ans, sont témoins de phénomènes étranges. Des bruits étranges, des craquements et des déplacements inexplicables d’objets furent constatés. D’après le récit de Mrs Fox, les événements furent les suivants :

 

« Le lendemain d’un jour où (le fantôme supposé) s’était montré particulièrement incommode, nous résolûmes de nous couchers de bonne heure et de n’y plus faire attention. Mon mari n’était pas encore au lit. Ma plus jeune fille – elle avait environ douze ans – s’amusait à frapper dans ses mains pour entendre le coup répondre contre la muraille. Je pris alors la parole et dis au bruit : « Compte jusqu’à vingt ». Les coups furent comptés. Je lui demandai encore, si c’était un être humain, de frapper un coup. Il y eut un silence complet. Si c’était un Esprit, de faire entendre deux coups. Les deux coups furent frappés… »[15].

Emanuel Swedenborg (1688-1772) fut un scientifique, théologien, philosophe et mystique suédois. Il fut surtout connu pour ses ouvrages sur "l'au-delà".

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Entre lumières et mysticisme

 

Au 17ème siècle, Emanuel Swedenborg, fils de l’évêque de Skava en Suède, avait été le premier moderne à s’intéresser à "l’après-vie"[11]. Scientifique polyvalent de renommée européenne, il interrompt sa brillante carrière à cinquante six ans pour se consacrer à des recherches sur « les mystères de l’âme ». Il déclara avoir eu des « visions » lors d’un souper à Londres dans lesquelles Dieu lui serait apparu et lui aurait confié pour mission d’expliquer aux hommes les "Ecritures Saintes". Swedenborg, dans ses « visions », prétendait communiquer avec des bons et des mauvais esprits. L’univers invisible qu’il décrivait était constitué de trois cieux, trois enfers et plusieurs intermédiaires. L’âme et les parties du corps, le monde visible et le monde invisible étaient, selon lui, liés par une sorte de flux. Ses idées connurent un certain succès et furent propagées dans plusieurs villes d’Europe.

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Franz Anton Mesmer, médecin allemand

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Quelques décennies avant les expériences mystiques de Swedenborg, Franz Mesmer (1734-1815) prétendait découvrir le « magnétisme animal ». Médecin de profession, il prétendait avoir trouvé un remède invisible et efficace, susceptible de guérir toutes les maladies. Sa théorie était alimentée par les effervescentes spéculations de son époque à propos du « fluide électrique et magnétique ». Beaucoup prétendirent que ces fluides avaient des propriétés curatives. Mesmer prétendait l’existence d’un « magnétisme animal » distinct du « magnétisme physique », de même qu’une « influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés. » Nous retrouvons dans ses idées, le même schéma conceptuel que l’on retrouve dans les idées de Swedenborg : un interconnexion entre des parties par le biais d’un flux invisible, formant un Tout cosmique.

 

Plus précisément, Mesmer prétendait que ce fluide universel, obéissant aux lois de la mécanique, s’insinue dans la substance des nerfs et confère au corps les propriétés de l’aimant. Moyennant une orientation manipulée de ce fluide, il était ainsi possible de soigner toute maladie. A la demande du Roi, l’Académie des Sciences et la Faculté de Médecine furent mandatées pour étudier cette théorie. La théorie de Mersmer fut invalidée non sans de nombreux débats houleux entre détracteurs et partisans. Les malades de Mesmer présentèrent des phénomènes que la psychiatrie et la psychanalyse retrouvèrent plus tard dans le traitement des troubles hystériques (anesthésies, convulsions, extases etc.). Ces « somnambules » qu’il « magnétisait » entraient également en contact avec les morts.[12]  L’influence du "mesmerisme" va s’étendre jusqu’aux Etats-Unis[13].

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Copie d'un Buste d'Hadès, Roi des "Enfers" selon la mythologie grecque. Hadès empêchait les morts de quitter les enfers. Ce buste est une copie romaine d'après un original grec du Vème siècle av JC, exposé au palais d'Altemps (Rome).

Le Moyen-Age chrétien

 

Une première idée est la récusation de l’idée émise par Platon et d’autres philosophes, selon laquelle l’âme reste parfois prisonnière du corps après la mort. Les revenants seraient des démons ou des morts possédés par un diable. Toute pratique nécromancienne ou de "convocation des morts" ne susciterait que l’apparition de formes, de reflets ou fantasmes trompeurs des âmes trépassées. Le revenant ne serait qu’illusion démoniaque. Cette idée serait dominante au Moyen Age chrétien.

 

Les apparitions de revenants peuvent également prendre le sens de "messages divins" dans les songes. Les anges transmettent aux vivants des messages par le biais des morts, qui ne sont en fait que des copies conformes de ce qu’ils furent de leur vivant. Les trépassés ne participeraient pas à leur apparition, Dieu seul fait apparaître aux vivants une image familière pour leur passer un message. Le revenant est représenté comme pure illusion.

 

Ces deux premières conceptions véhiculent l’image de revenants « privés de leur corporéité ». Ils ne sont qu’apparence immatérielle, relique de ce que l’on appellera plus tard « fantômes ». Dans certains cas, la corporéité des apparitions est incontestable. Dieu autorise les anges déchus à se glisser dans les cadavres et les animer.

 

Enfin, l'Eglise admet que les "suffrages" (messes, jeûnes et aumônes) peuvent aider les morts. Ceci implique une reconnaissance de l’existence des revenants. Dieu autorise ainsi les morts à se manifester aux vivants pour leur demander de l’aide. Ces derniers apparaissent sur terre pour expier leurs fautes sur les lieux où ils ont vécu et péché,. Nous retrouvons ici une conception très proche des croyances « païennes ».

Cette crainte culturellement déterminée et largement répandue dans les sociétés romaines se manifestait de manière plus prononcée lorsqu'il était question des « mal morts » : personnes assassinées, suppliciées, suicidées, les morts prématurés, sans sépulture etc. Des morts ainsi trépassés avaient plus de chance de devenir, dans les croyances populaires de l’époque, des revenants. A Rome, ces "mauvais morts" étaient rejetés de la "cité des défunts" et restaient hors de la communauté religieuse.

 

Dans tous les peuples indo-européens, toujours selon l'auteur, une mort anormale était gage d’errance et d’apparition. L’implantation progressive du christianisme viendra diffuser l’idée de deux destinations possibles de "l’âme des trépassés": l’enfer ou le paradis. Confrontée aux croyances et aux cultes des morts si persistants dans le paganisme hérité de l’antiquité romaine, l’Eglise est contrainte d’imposer ses réponses. Les réflexions théologiques en viennent ainsi à échafauder diverses conceptions.

 

La sépulture mésolitique (seconde moitié du 6ème millénaire avant JC) du site de Téviec à Saint-Pierre de Quiberon dans le Morbihan. Reconstituée et conservée au Muséum de Toulouse. Il s'agit de deux femmes inhumées avec des bijoux à base de coquilles marines.

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André Jorge Leandre Adolf Leroi-Gourhan 

(1911-1986), ethnologue, archéologue et historien français.

Dans la lignée de LEROI-GOURHAN, QUECHON[4] rappelle en effet que l’état d’ignorance de la science, concernant les motivations métaphysiques de l’homme préhistorique, est lié à un manque de données paléoarchéologiques. Les théories qui ont été forgées sur la question sont parfois biaisées par des méthodes d’investigation archéologiques déficientes. Il récuse, faute de preuves, les interprétations selon lesquelles l’homme préhistorique a conçu "l’au-delà" à l’image de "l’ici-bas". C'est ce que le chercheur serait tenté de penser lorsque, lors de fouilles, des corps sont découverts ensevelis avec des parures, armes et outils ayant probablement appartenu au défunt. Comme il persiste un manque d’informations sur les variations de ces comportements face à la mort tant dans l'espace que dans le temps, il serait dès lors peu pertinent d'en faire une généralité.

 

Il faudra attendre les premières traces écrites pour pourvoir reconstituer une archéologie de "conceptions" plus précises de la mort et de l’après-vie. Un tel travail dépasserait le cadre de notre article, aussi référons-nous succinctement à quelques moments historiques.

 

Durant l’antiquité, en occident (dans les pays nordiques, la Gaule, la Grèce, puis à Rome), avant l’implantation du christianisme, communiquer avec les morts était une pratique répandue et banale. De manière générale, une classe de prêtres ou prêtresses officiait dans les temples à la demande des fidèles, en vue de convoquer les mânes des ancêtres[5]. « L’Odyssée » de Homère raconte par exemple comment Circé détaille à Ulysse, dans son périple vers Ithaque, les étapes rituelles d’offrandes aux morts, lesquels sont sensés accourir pour se gorger du sang de celles-ci.[6]

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Comme le précise BONNET[7], les morts habitaient dans les "Enfers" (notion à laquelle ne serait attachée aucune idée de souffrance et de châtiment). Ces morts – alors appelés "ombres" – pouvaient apparaître aux vivants. Ceux-ci les craignaient et les évitaient. Des fêtes et des offrandes leur étaient consacrées. Pour se rendre compte de l'implantation historique de certaines notions, soulignons que les termes de « lémures » et « striges » désigneront les revenants en France jusqu’au 18ème siècle. « Lémure » étant une notion héritée de la culture romaine, « lemuria » désignant les revenants qui étaient aperçus la nuit et dont des fêtes populaires en référence étaient organisées en mai. « Strigis » désignant un "revenant-vampire" qui se manifestait également la nuit dans les pays d'Europe de l'est.

 

LECOUTEUX[8] nous explique que la croyance aux revenants et aux fantômes procéderait de deux racines : la peur des trépassés et la stupéfaction provoquée par toute mort anormale. Pour l’auteur, l’influence des institutions et de la religion romaines a eu un impact durable sur le moyen-âge. Les traditions romaines avaient pour particularité de s’amalgamer aux croyances autochtones dans tous les recoins de l’Empire.

 

Dans l’exemple romain, le "mort" est considéré comme impur et cause d’épidémie, de folie, de stérilité, de possession et de bien d’autres maux physiques. Il était coutume de croire, à cette époque, que les morts continuaient à vivre dans leurs tombes, l’âme ne quittant pas immédiatement le corps qu’elle habite. L’accomplissement de rites funéraires était nécessaire pour que l'âme quitte son corps. Tout non respect des « droits » du défunt (funérailles, respect du temps de deuil etc.) avait pour conséquence la vindicte de l’âme en peine, outrée et blessée.

Mais l’idée « d’expiation des péchés » sur la terre tend à disparaître en même temps que naît la notion de « purgatoire ». Par le biais de cette notion, le christianisme récupère et dénature les cultes des morts hérités de l’antiquité romaine. Au purgatoire souffrent les âmes qui peuvent être aidées par les prières, les offrandes, les indulgences et les aumônes des fidèles. Ce dogme a été formulé par l’Eglise Catholique dans les conciles de Lyon (1274), de Florence (1440) et confirmé par le concile de Trente (1545-1563). Il semblerait, à en croire ROECK [9], que des traces en la croyance à un "entre-deux mondes" proche de la notion du "purgatoire" soient relevées dès le IV et Vème siècle.

 

L’idée que la mort ne met pas fin aux relations entre défunts/vivants se perpétue, chacun ayant besoin les uns des autres : aider les parents et amis à partir dans l’autre monde permettra aux vivants de recevoir leur aide en retour, le jour où ils en auront besoin. Avec l’arrêt de la date du 2 novembre par les moines de Cluny pour commémorer les trépassés, le christianisme perpétue institutionnellement la conception païenne des Romains et des Germains, selon laquelle il faut honorer les morts et célébrer leur mémoire au risque de leur courroux.

 

Bien que les grandes lignes des croyances chrétiennes relatives à "l'après-vie" peuvent être retracées historiquement, de grandes lacunes persistent en ce qui concerne l’histoire de toute une série de croyances en marge de la culture monastique et cléricale. L’hypothèse que certaines conceptions "populaires" résistèrent à la christianisation en raison d’une non correspondance entre leurs schémas exégétiques reste toujours à explorer. 

 

Synthétisons avec BONNET[10] les différentes images traditionnelles relatives aux "revenants" du moyen-âge jusqu'à nos jours.

Pour en revenir succinctement aux débats scientifiques de l'époque, soulignons que la psychologie a fortement été interpellée par les "phénomènes" dits spirites. Un des premiers auteurs à proposer une théorie de l’inconscient en France s’était proposé d’expliquer le mouvement des planchettes spirites ou des tables. JANET[34] étudiait les formes les plus élémentaires et rudimentaires de l’activité humaine. Ces activités étaient caractérisées par des mouvements du corps spontanés, réguliers et non déterminés par le libre arbitre.

 

Il considérait l'existence d'une part "automatique" de la conscience. Si les activités supérieures de la conscience sont caractérisées par l’unité (la puissance volontaire et indivisible de la conscience), celles de la "conscience automatique" se manifeste par des sentiments, des actions multiples et indépendantes les unes des autres. Bref, notre esprit peut nous conduire à réaliser des actions dont on a pas conscience. Cette psychologie préfigure la théorie des « état de conscience altérés ». Celle-ci serait explicative du "syndrome de personnalité multiple", dont la symptomatologie ressemble si fort aux transes "posessionnistes" ou "spirites".

 

Pour JANET, les conditions de prestation du "médium spirite" induisent une "fragmentation de la conscience", une partie de celle-ci devient inconsciente et perçue comme étrangère à lui-même. Cette "désagrégation psychologique" expliquerait pourquoi le spirite ignore son mouvement et la pensée qui dirige ce mouvement, lors d’une communication par "écriture automatique" par exemple. Il y aurait, chez le "spirite expérimentateur", la formation d’une seconde série de pensées inconscientes. Il éprouve alors l’impression qu’une intelligence extérieure guide les mouvements pour communiquer des idées. Cependant, ces idées sont bien les siennes, bien qu'elles soient dissociées de sa conscience et de sa perception corporelle.

Nous trouvons, avec JANET, l'idée d'une "dissociation" mentale qui permettrait à des idées interdépendantes de se séparer du système de la conscience normale. Cette dissociation fut également postulée par CHARCOT (1895-1893) pour qui " un état hypnoïde" était caractérisé par un état de conscience différent, où les idées exprimées demeuraient isolées de celles exprimées par la conscience. BREUER puis FREUD[35] vont développer des concepts similaires à ceux de CHARCOT et JANET. Pour la psychanalyse classique, il ne faisait aucun doute que toute "manifestation spirite" était le fait de "l’inconscient"[36].

 

Les recherches récentes sur les « désordres de personnalités multiples » semblent se distancier des ces conceptions explicatives devenues classiques. Pour SPANOS[37], aucune preuve convaincante ne permet de valider l’hypothèse de l’existence "des états de consciences différents". Bien que la psychanalyse explique les "faits spirites" comme des productions de l’inconscient, elle a également offert une interprétation "interactionnelle" des désordres de personnalité multiple (explicatifs des "états médiumniques"), dont elle a reconnu partiellement le caractère artificiel.

 

Cet auteur défend la thèse que les syndromes de "personnalité multiple" traduiraient davantage un comportement orienté vers une "présentation particulière de soi" et l’interprétation d’un rôle, plutôt que l'expression d'idées séparées de l’état normal de la conscience. L'état de "médiumnité" obéirait à une logique similaire. Il s'agirait d'une "co-construction" d’un rôle à partir de ce qui est attendu par un tiers ou par une collectivité. Le "médium" adopte un rôle et une place tels que déterminés et attendus par la collectivité.  

 

La "médiumnité" relèverait donc d’un long processus de socialisation où la personne apprend les règles en vue de produire une performance convaincante et satisfaisante à ses interlocuteurs. De plus, dans le cas des spirites portoricains aux Etats-Unis, "l’état de médium" leur offre l’élévation de leur statut social. Ces derniers assistent souvent depuis l’enfance aux performances de médiums expérimentés dont les "transes" lui servent de modèle.